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QUI ES-TU?

Murielle Kabile, l’artiste amoureuse des cheveux

Par Charlotte Vautier

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QUI ES-TU : Murielle Kabile, l’artiste amoureuse des cheveux
Entre la couture et la coiffure, le cœur de l’artiste Murielle Kabile balance. Pour ne pas avoir à abandonner l’une de ces deux disciplines, elle a décidé de les combiner en pratiquant ce qui est désormais appelé le « design hair couture« . Le quoi ? Le « design hair couture » est en tout point égal à la couture, sauf que ce n’est pas du fil de coton ou de laine qui est utilisé pour créer des pièces… mais des cheveux.

Dans cet entretien, Murielle Kabile nous explique en quoi consiste cette discipline encore très peu développée, le problème que rencontrent certains élèves aux cheveux crépus en école de coiffure et son rapport complexe avec le milieu de la mode.

Clique : Qui êtes-vous ?
Murielle Kabile : Je suis Murielle Kabile, originaire de la Martinique avec des origines kabyles. J’ai un parcours de styliste spécialisée dans le cuir, j’étais couturière et je me suis reconvertie dans la coiffure quelques années après. Aujourd’hui je suis designer hair couture, c’est ce que j’ai créé pour pouvoir réunir mes deux corps de métier entre la coiffure et la couture.

En quoi consiste le « design hair couture » ? Ce sont des créations capillaires, mais aussi vestimentaires ?
Pour moi, c’est juste de l’art. C’est une autre façon de percevoir le cheveu, une autre façon de le manipuler, tout simplement. À travers mes métiers, j’ai appris à utiliser les cheveux pour la coiffure pure et j’ai appris toutes les techniques de la couture. Du coup, c’est simplement une façon de réunir les deux et de construire autre chose que les coiffures que l’on a l’habitude de voir. Je fais autant de coiffures artistiques que de créations qui descendent sur le corps ; pour moi, c’est simplement de la sculpture. Ce n’est vraiment pas un vêtement.

C’est justement ce que je me demandais : quand les gens viennent voir vos créations et qu’ils repartent avec l’une d’entre elles, c’est pour la porter ou pour l’exposer ?
Ça se porte quand même. Certaines créations ont déjà été portées, notamment pour le festival de Cannes. C’était ma première création.

Création de Murielle Kabile au festival de Cannes
L’une des créations de Murielle Kabile portée par Stéphanie Lambert au festival de Cannes

Qui était-ce ?
C’est Stéphanie Lambert. Finalement mes créations sont plus dédiées au monde du cinéma, du show-business, des gens qui ont besoin de se faire remarquer. Ce n’est pas le genre de création qui se porte tous les jours, hormis quelques pièces que j’ai réalisées avec d’autres artistes (la parure bijoux par exemple, ou la petite veste avec du bazin). Ce sont des créations que l’on peut encore porter parce que ça reste soft.

Vous faisiez quoi avant la hair couture ? Qu’est-ce qui vous a amenée à faire ça ?
Après la couture, je me suis reconvertie dans la coiffure et j’ai travaillé pendant pas mal d’années entre les salons de coiffure et les services à domicile. Un jour, j’ai tout plaqué pour le milieu événementiel, les défilés et les shootings. J’ai simplement décidé de mettre ma propre structure en place, avec ma propre vision des choses. Quand on me contactait c’était essentiellement pour reproduire des choses qui avaient déjà été réalisées. J’ai beaucoup appris, jusqu’au jour où je me suis rendue compte que je n’avais pas besoin de ces gens-là et que je pouvais exercer avec mes propres idées.

Murielle Kabille retouche une de ses créations lors d’un défilé
Murielle Kabile retouche une de ses créations à l’aide de laque lors d’un défilé

J’ai vu que l’on vous décrit souvent comme une artiste militante. Est-ce que, derrière le fait de travailler le cheveu crépu, vous avez une revendication ?
Pas forcément, c’est juste une façon de m’exprimer à travers ce que j’aime. Je suis vraiment amoureuse du cheveu. Ce que je n’aime plus, c’est la partie coiffure pure en fait. Coiffer les gens, ça ne me va plus. Ce n’est pas une façon de revendiquer quoi que ce soit, c’est simplement une passion que je veux partager avec d’autres et aller toujours plus loin. Je porte l’afro mais c’est juste parce que j’aime le volume, demain je pourrais être coiffée différemment. C’est vrai que, sur mes dernières créations, je voulais exploiter les volumes. Donc j’ai travaillé les cheveux crépus, simplement parce que c’est une matière comme une autre. Je ne regarde pas du tout si ce que je fais est pour la femme blanche ou la femme noire. Je n’ai pas de limites et je ne pense à rien en particulier. Quand on me dit que mes créations inspirent plus le côté afro, je dis « ok ». Maintenant, si ça ressort c’est peut-être simplement par rapport à ma culture et ce que j’ai au fond de moi. C’est l’art pour l’art, il n’y a pas du tout de revendication.

C’est plus facile de faire des créations sur cheveux crépus ou sur cheveux lisses ?
Ça n’a rien à voir, je n’ai pas de limite à ce niveau-là. J’ai étudié le cheveu européen de base, donc quand j’en ai, j’en fais quelque chose. Quand j’ai du crépu, j’en fais autre chose. On l’exploite tellement différemment que je m’éclate sur les deux.

À la rentrée 2018, il y aura certainement une réforme du diplôme de coiffure qui intègrera le travail sur cheveux crépus. Aude Livoreil-Djampou est à l’origine de cette action (NDLR : voir notre article à ce propos) ; qu’en pensez-vous ?
C’est vrai que l’on a beaucoup parlé de l’initiative d’Aude Livoreil-Djampou, mais trois autres avant elle ont ouvert des écoles depuis quelques années, liées à cette formation.

Les écoles qui existent déjà sont privées, l’idée serait plutôt d’intégrer cet enseignement à la formation publique.
Si c’est public, effectivement, c’est bien. Quand j’ai fait ma formation scolaire, nous n’étions que deux femmes noires à être dans les cours, parce que l’on avait cette problématique de ne pas pouvoir apprendre sur nos cheveux. Du coup, lors des moments où l’on devait travailler sur d’autres élèves, on était mises à l’écart. Personne ne voulait et ne devait toucher nos cheveux puisque l’on n’était pas formées pour ! C’était vraiment une problématique pour les femmes noires. On n’allait pas dans ces cours à cause de ça…

Du coup, beaucoup sont sans diplôme parce qu’ils l’ont refusé par rapport au fait qu’ils n’étaient pas inclus. Ce serait bien que ce soit démocratisé… Par contre, il y a beaucoup de boulot, c’est des produits différents, une texture différente, une façon de couper différente. Ça a pris des années de mettre en place les coupes de base pour cheveux lisses, donc pour les cheveux crépus je n’imagine pas… Et il ne faut pas oublier que les cheveux crépus ne concernent pas que les noirs.

De quand date ta fascination pour les cheveux ?
À mon enfance, je coiffais mes poupées, j’adorais ça. J’ai appris très tôt à me coiffer seule et à expérimenter sur mes cheveux. Ça faisait déjà partie de moi.

Quelles sont vos premières sources d’inspiration ?
Tout ce qu’il y a autour de moi, des discussions, de ce que je vois dans la rue, des gens. Je ne dessine pas avant de faire quelque chose, je crée directement sur le buste. Quand je suis face à ma création, ça se construit tout seul sans que je pense à quoi que ce soit de précis. Je suis partie sur quelque chose qui pouvait habiller le corps parce que j’ai mal vécu le fait d’avoir travaillé dans les backstages pour les défilés. J’ai la prétention de me considérer comme une artiste, et j’étais confrontée à d’autres artistes, et l’ego de chacun… C’est compliqué. Quand on coiffe, parfois on est réduite à ce simple rôle, pas plus. J’ai descendu les cheveux sur le corps pour ne plus avoir besoin de ces gens.

Est-ce qu’une de vos créations a été particulièrement difficile à réaliser ?
Pour moi la plus grosse difficulté, c’était de tout faire tenir. C’est du moulage, donc j’ai appris à mouler sur le corps : quand on tresse directement sur le corps, ça prend la forme du buste. Je peux donc vraiment former les tailles, la poitrine etc. avec les tresses. Mais c’est vrai qu’au début, la plus grosse difficulté était de voir comment je pouvais tout mouler, donner les formes, adapter les fermetures… Et surtout de voir comment un mannequin peut l’enfiler, sachant que c’est des cheveux et que c’est très fragile. Quand je crée, je suis comme une gamine ; j’aime expérimenter et me donner des défis, travailler une matière difficile à exploiter à la base.

Quelle est la pièce qui vous tient le plus à cœur ?
C’est une petite veste avec des épaulettes en cheveux naturels. Elle a été très complexe à réaliser parce que j’avais déjà l’idée avant de commencer, mais je ne savais pas du tout comment la constituer. C’était la deuxième ou troisième pièce. J’ai fait beaucoup d’essais, ça a été la plus grosse difficulté que j’ai pu avoir. Quand j’ai compris tout ça, c’est à ce moment que j’ai pu réaliser les autres. Avec les cheveux, il n’y a pas de patronage, on ne découpe pas dans la matière. C’est plus compliqué.

Où trouvez-vous ces vrais cheveux ?
Ça s’achète, il y a plein de gens qui vendent leurs cheveux. Ça correspond à la demande, beaucoup de gens font des extensions. Les Ophélie Winter et les Kardashian mettent de faux cheveux, elles ont carrément des perruques.

Hormis un engouement pour la perruque, avez-vous remarqué une tendance de coiffure ces derniers temps ?
Déjà il y a de plus en plus de faux cheveux, beaucoup d’artistes en portent, ils ne se prennent plus la tête à faire des couleurs et des coiffures. Finalement, on se rend compte qu’il y a du beau faux. C’était utilisé avant pour les personnes atteintes du cancer, maintenant on l’utilise pour tous les jours. On n’arrive même plus à distinguer le vrai du faux. C’est très bien fait. La tendance actuelle c’est vraiment ça, porter du faux.

Que pensez-vous de cette première strophe du poème « La chevelure » de Baudelaire :
Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !
Je n’étais pas prête (rires). C’est drôle, parce qu’il parle justement du parfum des cheveux, du côté moutonnant, donc des cheveux crépus avec une texture complètement frisée « comme le mouton »… Après, il parle du cheveu qui est plus lisse, plus libre et plus léger. C’est drôle la façon dont il interprète les différents types de cheveux et les introduit dans un poème. C’est intéressant. Il n’y a pas de cheveux idéaux, à chaque cheveu sa particularité, tout simplement. L’important c’est simplement de savoir quoi en faire à un moment précis, c’est avec ça que je m’exprime. Que ce soit lisse ou frisé… Baudelaire aussi apparemment.

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Charlotte Vautier
Journaliste